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Le numérique, multiplicateur de possibilités ou accélérateur d’inégalités ?

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illustration de l'actualité : Projet Capacity

Le numérique est souvent vu comme un vecteur permettant d’ouvrir la voie aux citoyens vers un monde infini de possibles, leur permettant de faire plus de choses, d’aller plus vite, de tout changer…

Mais est-ce vraiment le cas ? Le numérique tient-il cette promesse ? Renforce-t-il le pouvoir d’agir des citoyens ? Ce sont des questions que se posent les chercheurs de Capacity, un vaste projet de recherche d’une durée de 3 ans (2015-2017) sur le potentiel de la société numérique à distribuer plus égalitairement les capacités d’agir ou « l’empowerment ».

Entretien avec Jacques-François Marchandise, co-fondateur de la FING et chercheur, qui coordonne Capacity.

Comment vous êtes-vous intéressé à la question des capacités d’agir et du numérique ?

Avec la FING, nous travaillons depuis 16 ans sur l’anticipation des transformations numériques. Nous nous intéressons particulièrement aux potentiels que le numérique libère, mais aussi aux inégalités : est-ce que le numérique les aggrave ou aide au contraire à les résorber ?

Il y a 16 ans, en observant le taux de pénétration d'internet dans les foyers, on pouvait se demander « qu’est-ce qui va arriver aux gens qui ne sont pas connectés ? ». Aujourd’hui, le numérique est entré dans nos vies quotidiennes. Souvent, c’est de lui que dépend la qualité de notre santé, de nos vacances, de nos recherches d’emploi, de notre vie professionnelle ou de notre vie de famille… et son appropriation est devenue une question personnelle et citoyenne pour chacun. Plus nos usages sont nombreux, plus nous pouvons avoir de difficultés d'usage : nous sommes confrontés à de nouveaux embarras numériques.

A quoi ce phénomène est-il attribuable ?

Plusieurs facteurs se conjuguent. Par exemple, la dématérialisation engendrée par le numérique a permis à l’information de se répandre beaucoup plus fortement. Alors que jadis l’information était rare et diffusée uniquement par les canaux prévus, elle est aujourd’hui surabondante : tout le monde peut publier, et nous ne savons pas forcément faire le tri. Et puis, tous les actes de nos vies se sont technicisés, ils ont intégré du numérique dans leur fonctionnement : nous faisons nos démarches en ligne, nous utilisons des comparateurs de prix pour choisir nos voyages, etc. Les logiciels, les applications, se sont installés dans toutes les parties de notre vie, les données et l’information aussi. Chacun de ces outils peut nous simplifier terriblement la vie, mais la multiplication de ces innovations nous met en difficulté. Même quand on est expert, on a des zones d'ombre, par exemple nous ne savons pas gérer et conserver nos données et documents sur le long terme, nous avons des difficultés à connecter nos équipements entre eux...

Un autre frein considérable est le vocabulaire des gens du numérique. Se confronter à l’innovation numérique, c'est subir de nombreux néologismes, autant que possible en anglais, un peu codés… qui changent tout le temps. Tout un ensemble de la population peut se sentir stigmatisée et considérer, souvent à tort, qu’elle est « en retard »

Avec votre projet Capacity, vous étudiez toutes ces questions ?

Nous avons construit ce projet avec des chercheurs de Rennes 2 et de Telecom Bretagne, nous travaillons aussi en Ile de France, à Marseille, à Saint-Etienne. On essaie de regarder les trajectoires des gens, de voir ce sur quoi ils coincent, ce qui les aide à l’appropriation, de voir si par moment ils peuvent s’emparer des moyens numériques pour faire des choses pas prévues. Par exemple faire des choses que leur budget ou leur niveau de diplôme ne leur permet pas. Nos recherches sont menées auprès de publics très différents : des associations impliquées dans les politiques jeunesse, des chercheurs d’emploi, des acteurs de la médiation numérique, des habitants d’un même quartier sans distinction de catégorie, etc. Nous cherchons des résultats exploratoires qui nous aident à enrichir les perspectives, à voir des choses un peu fines auxquelles on ne s’attend pas forcément.

A mi-parcours de votre projet, des observations fortes ressortent de vos recherches ?

Oui, on constate une vraie différenciation entre les gens qui utilisent les ressources numériques en self-service et qui savent s’en emparer et ceux qui se retrouvent désemparés face à la surabondance de ressources. Le numérique a installé beaucoup de désordre et de liberté.

Alors même que l’information, les services, les moyens techniques sont là et qu’ils ne sont pas très chers, une grande partie de la population a besoin d’une médiation forte afin de mieux maîtriser l’utilisation des données, de l’informatique, de l’information, du texte ou de l’image. Dans un monde traversé par le numérique, il y a beaucoup de nouveaux acteurs dans chaque domaine. Il faut savoir s’y retrouver. On a besoin, pas seulement d’avoir l’information, la connaissance, mais de savoir interpréter.

On a pu penser auparavant que les difficultés étaient générationnelles, qu’il suffisait d’attendre et que les générations suivantes s’en sortiraient mieux, mais c’est faux. Les étudiants peuvent avoir besoin de médiation, tandis que de nombreux seniors s’en sortent souvent mieux. Un travail important doit être fait en amont afin d’intégrer les façons de faire avec le numérique dans les formations initiales à l’école, à l’université ou dans les enseignements professionnels.

Le projet Capacity permettra, d’une part, de produire des publications de recherche, mais aussi de formuler des recommandations coproduites avec des acteurs publics et associatifs. Nous travaillons sur ce que peuvent être des « environnements capacitants », des conditions favorables. J'ai la conviction que le meilleur investissement d'avenir, c'est l'humain. D'où l'importance de la médiation numérique.

Est-ce que les médiateurs numériques peuvent contribuer à Capacity ?

Les médiateurs ont une précieuse expertise des usages et des difficultés, ils ont un rôle transformateur. Nous serions très preneurs de leurs témoignages, si certains d'entre eux ont été confrontés, au fil des années passées, à des personnes que le numérique a mises en capacité.

Pour témoigner, suivez ce lien

- Publié le : 07 avril 2016 - Partager cet article : Logo Facebook Logo Twitter